Angkor Vat

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Au bout de la clairière réapparue, les tours du temple d’Angkor-Vat se dressent très haut ; elles ne sont plus, comme à midi, pâlies par un excès de soleil, presque nébuleuses ; d’une netteté violente, à présent, elles découpent à l’emporte-pièce, sur fond d’or vert, leurs silhouettes de tiares à plusieurs rangs de fleurons, et une grande étoile, l’une des premières allumées, scintille au-dessus, magnifiquement… Alors revient chanter en moi la phrase enfantine de jadis : « Au fond des forêts du Siam, j’ai vu l’étoile du soir se lever sur les grandes ruines d’Angkor. »

(...) La torche en passant me révèle, sur les parois d’un gris sombre, une mêlée inextricable de guerriers qui gesticulent avec fureur ; tout le long du chemin, un bas-relief ininterrompu déroule à perte de vue des batailles, des combattants par milliers, des éléphants caparaçonnés, des monstres, des chars de guerre… 

(...) Oh ! les adorables créatures inscrites çà et là aux parois, sans doute pour reposer les yeux de la longue bataille : un lotus à la main, elles se tiennent deux par deux, ou trois par trois, calmes et souriantes sous leurs tiares archaïques. Et ce sont les Apsâras divines des théogonies hindoues. Avec amour, les artistes d’autrefois ont ciselé et poli leurs gorges de Vierges… Qui dira ce qu’est devenue la cendre des belles sur qui furent copiés ces torses parfaits ?… 
Les Apsâras, qu’elles sont jolies et souriantes sous leurs coiffures de déesses, avec pourtant toujours cette expression de sous-entendu et de mystère qui ne rassure pas… Très parées, ayant des bracelets, des colliers, des bandeaux de pierreries, de hautes tiares pointues ou des touffes de plumes, elles tiennent entre leurs doigts délicats, tantôt une fleur de lotus, tantôt d’énigmatiques emblèmes ; toutes celles que l’on peut atteindre en passant ont été si souvent caressées, au cours des siècles, que leurs belles gorges nues luisent comme sous un vernis, – et ce sont les femmes qui, pendant les pèlerinages, les touchent passionnément pour obtenir d’elles la grâce de devenir mères. Dans leurs niches brodées de ciselures, elles demeurent adorables. Quel dommage que leurs pieds les déparent, toujours énormes, comme aux bas-reliefs de l’Égypte, et toujours inscrits de profil quand les jambes sont de face ; mais aussi ils commandent la méditation recueillie, ces pieds si maladroits, en attestant que les belles déesses furent l’œuvre d’une humanité très primitive dont l’art se débattait encore contre les difficultés du dessin, contre l’incompréhension du raccourci.

Pierre Loti
Un pèlerin d'Angkor